Il y a de la fibre artistique dans ma famille. Aucun des 5 de la fratrie n'en est dépourvu. Pour moi, c'est le dessin, la forme, la couleur, la peinture, la sculpture et maintenant le collage artistique. Mon village natal où coule la Sèvres Nantaise est éloigné de l'école des Beaux-arts la plus proche, celle de Nantes, qui éveille un peu la suspicion parentale lorsqu'arrive le moment de choisir mon orientation. A 18 ans, je m'offre Artits' school, cours par correspondance ; peu stimulant.

A 27 ans, je m'inscris à l'université St-Charles rattachée à la Sorbonne, et y obtiens une licence d'Arts Plastiques.

A 20 ans, je suis à Paris. Je rencontre rapidement mon mari, artiste peintre. Ses couleurs de garrigue sont mon premier véritable contact avec la peinture : je viens d'atterrir dans le milieu de l'Abstraction Lyrique. Elle m'intéresse et reste une référence. Je suis toujours une artiste inspirée par la figuration et stimulée par l'aspect suggestif, ouvert et même illimité de l'abstraction. Intéressée par le rappel des formes ou des lumières, des repères connus, expérimentés, je poursuis l'envie de créer à la lisière des deux, lisière qui ouvre pour moi la porte à l'imaginaire et au merveilleux.

 

Mes collages abstraits du début, sobres ou vifs en couleurs, de tissus ou d'empreintes au fusain, associant graphismes mats et papiers brillants, sont les premiers pas de mon exploration tous azimuts de jeune artiste et posent les bases de mon expérience riche. J'ai en moi la mesure et l'envie de démesure. Les "Passants" en fer forgé, traits noirs dans l'espace ont un caractère de sobriété. Je les veux géants arpentant l'espace ; ils ont la hauteur de mon appartement. Les oiseaux en plâtre qui précédent se veulent, eux, jaillissements de couleurs. Le noir et la couleur me traduisent autant l'un que l'autre. Le noir est absent actuellement.

 

Bram van Velde, Turner, Wilfredo Lam, Chagall, Joan Mitchell, des miniatures persanes et des estampes japonaises, Rukhriem, certains minimalistes ou expressionnistes, des centaines d'oeuvres appartenant à tous les modes nourrissent mon âme d'artiste. Au fil de ma production, il m'arrive de voir apparaître, comme un gène dans une descendance, un trait de style ou un autre en affinité avec ces oeuvres qui continuent à me nourrir. Mes goûts actuels trouvent chez certains contemporains le prolongement de tous ceux-là. J'aime toujours les abstractions colorées et les figurations où la couleur parle avec véhémence.

 

Dans mon enfance d'artiste, j'analyse l'art contemporain, j'en parle passionnément, je piste son évolution et découvre les influences que les uns exercent sur les autres. Pendant des années à Paris, je gagne ma vie comme ça, initiant à la méditation devant l'oeuvre pour la laisser venir à soi, sans préjugé, sans limitation, une méthode pour se connaître soi-même finalement.

 

A partir de 33 ans, je glisse vers une nouvelle orientation. Ma nouvelle passion s'appelle la spiritualité. Avant cela, ma dernière période est hantée par l'écriture, par les signes. Mes carnets de collages juxtaposent la transparence, l'or et l'argent, d'énormes tracés d'encre noire, des emmêlements d'écriture. L'idée de palimpseste me hante comme la mémoire du temps qui ressurgit en moi ; le thème des métamorphoses qui s'impose alors sous forme de petites sculptures en argile inspirées de l'animal ou de l'humain, humoristiques et symboliques, témoigne du nouvel intérêt qui m'envahit progressivement. Je me laisse gagner par le parfum des civilisations anciennes, des connaissances ésotériques et j'invente leur écriture. Mon mysticisme latent refait jour.

 

J'arrête la création artistique à 35 ans avec le sentiment d'avoir bouclé la boucle en rejoignant les taggistes. L'écriture même me semble vaine. Je suis attirée par la lumière, matière subtile, et bientôt par un autre type de création plus subtile aussi, celle du soi... et je ne supporte plus l'odeur de la soudure. Je viens de rencontrer l'école de la souveraineté du soi, le Raja Yoga. La connaissance qu'elle enseigne fait écho en moi. Je l'adopte et m'y consacre. Je m'éloigne définitivement de l'art et ne regarde pas les larmes de mes amis. 27 ans passent et me métamorphosent. J'ai appris à vivre sereinement. J'ai aussi acquis un art précieux qui repose sur la croyance ferme que tout ce qui arrive est bon pour quelque chose. C'est l'art de transformer un évènement négatif en une chance, le négatif en positif. C'est ainsi que j'accueille par deux fois le diagnostic du cancer.

 

A 61 ans, la vie a pris une telle tournure qu'elle ne me convient plus. Je découvre certaines causes de la maladie, pas toutes. Le cancer revient, et me fait comprendre que j'ai oublié une chose fondamentale pour mon équilibre : la création artistique. Sitôt compris, sitôt reprise. Je me rappelle du projet profondément enfoui d'associer l'artistique, le spirituel et l'économique. Ainsi mes premiers collages sont objets de troc pour traiter le feu de la chimiothérapie par le reiki. A Noël 2015, je saisis les seuls matériaux à portée de main : des papiers cadeau et je tombe amoureuse de ce média de récupération aux formes multiples.

 

Des montagnes, des cascades, des rivières, des arbres, des forêts, et encore des arbres ; comment la nature peut-elle être pour moi une telle source d'inspiration ? Je suis citadine ; je préfère, à la campagne, les ressources culturelles illimitées et les rencontres que permettent les grandes villes. Mais, à y regarder de près, la nature m'habite intimement, dans mon alimentation végétarienne, dans ma façon de me soigner, dans mon intérêt pour les plantes et mon émerveillement permanent pour tout ce qui est vert. L'arbre souvent rempli d'oiseaux qui fait face à mon atelier et la jardinière qui court le long de mon appartement sont quotidiennement les objets de ma gratitude. Je découvre combien la nature m'a manqué à travers la source d'inspiration qu'elle m'offre de la façon la plus naturelle qui soit, depuis deux ans et demi. Je me promène encore et encore dans les photos de nature qui accompagnent mes ballades et je les laisse m'inspirer.

 

Ma deuxième source d'inspiration est le papier. Le collage, comme la sculpture, contient une confrontation directe à une matière. J'ai besoin de la présence que joue un morceau de papier plutôt qu'une touche de couleur même s'il contribue de façon à peu près identique à l'élaboration de l'oeuvre. Le morceau de papier n'est pas utilisé par moi pour son caractère signifiant comme le font la plupart des collagistes mais pour sa couleur et son graphisme associés, un média plus riche que la couleur seule. Oui parfois je m'amuse à des juxtapositions de styles ou j'en accepte le défi.

Bien sûr, tous mes visiteurs reçoivent la consigne de ne plus jeter leurs beaux papiers ; ce sont de vrais cadeaux pour moi.

 

© 2016 Créé par Christine Godreau avec Wix.com